Regard sur Marie

Marie occupe une place importante dans la vie des chrétiens. Au long des siècles diverses formes de dévotion mariale sont apparues et ont accompagné de nombreuses communautés. Je garde un souvenir ému d’une paroisse des montagnes de Calabre qui, n’ayant plus de prêtre se retrouvait quotidiennement pour la récitation du chapelet. La foi en Christ y était vécue en profondeur, enracinée de manière solide et éclairant la dureté de la vie. Mais j’ai éprouvé des réserves devant certaines manifestations de spiritualité où Marie apparaissait sans Jésus et vénérée à la manière d’une déesse provoquant parfois une exubérance malsaine. J’ai été choqué par la prière lue dans un sanctuaire qui demandait à Marie "de nous libérer du bras vengeur de son Fils"… Je sais aussi que le thème est délicat dans le dialogue avec la Réforme, même si la lecture du texte rédigé par le Groupe des Dombes (GROUPE DE DOMBES, Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints, Paris, 1999) m’a aidé à mieux situer la question et à apprécier l’effort d’une approche commune. Dans son exhortation apostolique Marialis cultus, Paul VI avait déjà offert de précieuses indications et insisté sur la dimension "biblique, liturgique, œcuménique et anthropologique" du culte marial (Cf. Exhortation apostolique Marialis cultus, publiée le 2 février 1974, section 2).

C’est qu’il s’agit d’un thème difficile pour les théologiens. Certains ont recherché le moindre signe se référant à Marie dans le texte biblique, chez les Pères et dans la Tradition de l’Eglise, mais pour ne développer qu’une dimension dogmatique ou apologétique et parfois polémique. D’autres, la mettant en relation exclusive au mystère du Christ risquent de la réduire à pur symbole. On sait que Vatican II, reprenant une longue réflexion médiévale (Cf. entre autres de LUBAC, Henri, Méditation sur l’Eglise, Paris 1953 qui jouera un rôle important à Vatican II) a conclu son document sur l’Eglise par un chapitre sur "La bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l’Eglise" (LG 8). Mais pour les théologiens catholiques, il sera difficile d’insérer Marie dans leur réflexion sur l’Eglise. On assiste toutefois, de nos jours, à un nouvel élan qui cherche à dire la foi au féminin et qui pose sur Marie un regard nouveau.

C’est petit à petit que Marie va prendre sa place dans la vie de l’Eglise. Bien sûr, il y a la Marie des Evangiles, en Luc surtout. Jean la nomme toujours Mère. Il y a la Marie des Apocryphes (NORELLI, Enrico, Marie des apocryphes. Enquête sur la mère de Jésus dans le christianisme antique, Genève, 2009). Il y a aussi les expressions d’une foi qui éprouve le besoin de se dire de manière commune et qui cherchera les mots que les grands Conciles feront siens, comme quand à Ephèse en 431 elle est proclamée Théotokos. Mais il y a surtout la foi d’un peuple croyant, le sensum fidei ou sensum fidelium qui se sent proche d’elle parce qu’il sait qu’elle est proche de lui.

En effet, c’est en Marie que le Verbe par qui "tout est venu à l’existence" (Jn 1, 3) "s’est fait chair et a habité parmi nous" (Jn 1, 14). Elle a écouté le Verbe-Parole, elle l’a accueilli et mis au monde. Désormais, Dieu se rend visible sous les traits d’un enfant qui grandit et d’un homme qui donne sa vie. Le "Dieu que personne n’a jamais vu" (Jn 1, 18) n’est pas une idée, il est l’un de nous. Cela, c’est l’œuvre de l’Esprit. Marie est Mère parce que fécondée par le Père. Elle "retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur" (Lc 2, 19) allant ainsi au cœur du mystère. L’expérience que vit Marie est unique, mais elle est aussi invitation à s’inscrire dans ce dynamisme de maternité. C’est ce que vit Joseph qui accueille Marie et ce que le Père accomplit en elle. Comme Paul, il peut dire "je tombe à genoux devant le Père, de qui toute paternité au ciel et sur la terre tient son nom" (Eph 3, 14-15). Vrai homme, Jésus donne à tous de vivre de la vie de Dieu. En complicité avec Marie et en chantant avec elle le Magnificat, c’est le mystère qu’exprime la véritable dévotion mariale.

Par l'Abbé Marc Passera
Le Lien des Paroisses, Magazine des Unités pastorales La Seymaz et Champel/Eaux-Vives.

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