Les années genevoises de Zundel

D’après le poète Corneille, la valeur n’attend point le nombre des années. Ces mots d’appliquent fort bien à un prêtre natif de Neuchâtel, l’abbé Maurice Zundel (1897-1975), qui fut ordonné à un âge très précoce, 22 ans ! C’est comme si le futur vicaire, qui n’allait dormir que quelques heures par nuit, avait pris de l’avance pour accomplir davantage encore de ministère.

FÉRU DE LITURGIE
Ordonné prêtre le 20 juillet 1919, le jeune Maurice Zundel est envoyé comme vicaire à Genève, dans la paroisse Saint-Joseph. On est en ville, dans le quartier populaire des Eaux-Vives, où il y a beaucoup à faire : visite des malades et des pauvres, confessions, catéchismes, entretiens personnels. On lui confie spécialement un patronage de filles qu’il va transformer pour en faire son institution, le Foyer. Conjointement, il est aumônier des collégiens et des étudiants de l’université. On ne sera pas étonné d’apprendre qu’il souffrit de surmenage et que sa santé en fut altérée.

Maurice Zundel a un charisme, spécialement auprès des jeunes filles du Foyer. Au départ, ses cours sont très formels, comme le veut l’époque. Mais l’abbé sent qu’au lieu de parler du Dieu premier moteur, il faut montrer que l’être humain est appelé à faire naître Dieu en lui chaque matin. Une disciple écrit : "Il nous tira de la résignation que l’on nous avait tant prêchée quand nous étions enfants pour nous montrer le Visage de fête du Christ-Jésus qu’il nous a révélé". Le vicaire prend du temps pour former ses jeunes paroissiennes. Il leur donne des conférences de très haute portée. Leur niveau intellectuel s’élève.

Le prêtre est aussi un féru de liturgie : il aime leur faire comprendre la liturgie, traduisant pour elles les prières de la messe. "Très bénédictin et très haut Moyen Âge", comme le décrit son amis Charles Journet, alors vicaire à la paroisse voisine du Sacré-Cœur, Maurice Zundel abandonne les ornements baroques pour les chasubles amples, "gothiques", à la manière du Moyen Âge.

BIENTÔT MAL VU
Maurice Zundel s’engage dans les débats du temps. Il prend fermement position pour le suffrage féminin, en discussion à Genève. Fervent lecteur de saint Thomas d’Aquin, il fera partie des disciples du philosophe Jacques Maritain, organisant avec Charles Journet la première de ses conférences à Genève, sur le thomisme et la pensée contemporaine. Il lisait le journal L’Action française, ce qui ne doit pas surprendre : le mouvement droitier de Charles Maurras était alors considéré par bien des catholiques comme un rempart contre la déliquescence de la société. Sa condamnation par le pape Pie XI en 1926 sera douloureusement ressentie par Zundel, alors que lui-même avait déjà encouru la censure de sa hiérarchie.

En effet, le ministère genevois de Maurice Zundel prend fin brutalement à l’été 1925. Contrairement à ce que l’on a pu écrire, nous pensons qu’il fut assez rapidement mal vu par le vicaire général de Genève, l’abbé Eugène Petite, bras droit de l’évêque, Mgr Marius Besson, qui résidait à Fribourg. Eugène Petite s’oppose dès 1922 à un projet du jeune prêtre de créer une communauté monastique féminine à Genève et parle de "mystiques brouillés avec le bon sens". La loi suisse interdisait de créer des couvents et le vicaire général, tout comme l’évêque, ne voulait pas provoquer des tensions. D’autres reproches furent formulés à l’encontre de Zundel, la calomnie d’un confrère mais aussi des faits réels, notamment ses cours (il n’hésitait pas à parler de sexualité avec les habituées du Foyer). Par ailleurs, un sermon prononcé lors d’une assemblée d’Eglise avait fait scandale. Alors que le bénéfice avait été réconfortant, le jeune prêtre ami de la pauvreté proclamait la nécessité, pour une caisse d’Eglise, d’être vide en fin d’année. Cela n’avait pas plu au vicaire général, ancien agent d’affaires…

UNE PAROLE QUI DÉTONNE
Mgr Besson envoie Maurice Zundel étudier à Rome. La nouvelle est rude pour ses amis. Charles Journet lui-même intervient auprès du vicaire général. En vain. L’intéressé ne comprend pas (ou ne peut pas comprendre) sa mutation. L’évêque, qui reconnaît son intelligence et sa pureté de mœurs, irréprochable, n’est pas très clair non plus. Le grief majeur tourne en fait autour de son originalité : sa liberté de parole détonne dans le milieu si rigide et codifié qu’est le catholicisme de l’entre-deux-guerres.

Bien plus tard, en 1939, dans une lettre à un ami de Zundel, l’évêque lui reprochera d’exercer une mauvaise influence sur ses auditeurs : "C’est un franc-tireur et l’Eglise n’aime pas beaucoup les francs-tireurs, fussent-ils des saints". Voilà qui est plus clair. Mais aussi assez éloigné de la parole biblique à laquelle l’abbé Zundel répondra par toute sa vie : "C’est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous à libérés" (Galates 5,1).

Par Jacques Rime, historien
Extrait de son article dans Echo Magazine, hebdomadaire chrétien suisse.
Découvrez tout sur Maurice Zundel en cliquant sur ce lien.

Abonnez-vous aux News