Heureux, vous qui pleurez maintenant !

"Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez" (Lc 6,21). Des quatre béatitudes que Luc rapporte dans son Evangile, c’est peut-être celle dont le sens est le plus difficile à saisir. Bien sûr, Jésus ne souhaite pas que nous soyons confrontés à des situations tellement douloureuses qu’elles provoquent les larmes. Mais ne pleure-t-on pas aussi de joie ?

Au fond, il me semble que les larmes sont surtout l’expression de ce que nous portons profondément en nous et qui doit sortir. C’est probablement pour cela qu’il nous arrive de pleurer en secret. Mais la pression culturelle qui laisse entendre que c’est honteux de pleurer, nous fait certainement un grand tort… Justement parce qu’il y a quelque chose de profond dans les larmes. Le mercredi des cendres de 2015, le pape François disait : "Les larmes du cœur, c’est ce qui distingue le fait extérieur des faits intérieurs. Vous savez que les hypocrites ne savent pas pleurer. Ils ont oublié comment pleurer, ils ne demandent pas le don des larmes". Et de s’interroger : "Est-ce que les larmes sont dans notre prière ?"

Mais ce n’est pas dans les larmes elles-mêmes que Jésus situe la béatitude, c’est dans une promesse : "car vous rirez".

Etrange manière de dire le bonheur ! D’autant que Jésus dit peu après : "Quel malheur pour vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez" (Lc 6,25). C’est qu’il y a une certaine ambiguïté dans le rire ; il est des rires qui sont mauvais, qui réduisent les autres à leur côté ridicule. Une certaine moquerie peut tuer !

Mais il est aussi un rire qui manifeste une vraie joie et une réelle liberté, qui est expression d’un bonheur profond. Paul nous invite d’ailleurs à le partager : "Soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent" (Rom 12,15).

Au fond, ce que Jésus veut éveiller en nous, c’est une ouverture, une espérance profonde. On peut pleurer maintenant (νῦν), parce que la situation est difficile, mais le bonheur reste possible. Alors qu’un rire mauvais, quand il est repli sur soi ou mécanisme de défense produit inévitablement de la tristesse.

Méthode Coué ? Certainement pas ! Parce que si les béatitudes nous disent qui nous sommes : créés pour la vie et le bonheur, elles nous disent avant tout qui est Dieu : celui qui crée et recrée sans cesse en nous une vie appelée à sa plénitude.

Il n’y a pas l’ombre d’une menace dans les paroles de Jésus quand il dit "Quel malheur (Οὐαὶ) pour vous qui riez maintenant". Il y a plutôt une question : quelle est la qualité de ton bonheur et où en est la source ? Il y a aussi comme une exclamation : dommage si tu passes à côté ! Et passer à côté, c’est souvent, dans des moments difficiles se réfugier dans le déni et une vie superficielle ou virtuelle. Oser "faire face" en vérité, c’est parfois faire l’expérience des larmes, mais c’est aussi se donner les moyens de nous laisser rencontrer par Celui qui vient nous rejoindre. Quoi qu’il puisse nous arriver, Il est source de bonheur !

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