En contemplation devant la Passion du Seigneur

"Voici l’homme !" (Jn 19,5). C’est ainsi, nous le savons, que Pilate présente Jésus à la foule. Avec colère, les grands prêtres et les gardes se mettent aussitôt à crier : "crucifie-le !" (Jn 19,6). Attitude paradoxale, puisque c’est vraiment de l’humain qu’il s’agit. Mais les Evangiles nous ont habitués au paradoxe.

C’est pour l’humilier qu’on le cloue sur la croix et pourtant, il y a là une véritable élévation, celle dont parle Jésus : "il faut que le fils de l’homme soit élevé" (Jn 3,14) et de préciser "quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes" (Jn 12,32). C’était aussi pour se moquer de lui qu’on le revêt d’un manteau royal (Mt, Mc, Lc) et qu’on lui impose une couronne d’épine (Mt, Mc). Et pourtant, sans le savoir, on affirme une vérité : il est Roi. Mais quand Pilate lui pose ouvertement la question : "es-tu le Roi des juifs ?" (Jn 18,33) Jésus lui répond : "ma royauté n’est pas d’ici" (Jn 18,36). Pilate revient à la charge : "tu es donc roi ?" Jésus renvoie alors le questionneur à sa question : "c’est toi qui le dis" (Jn 18,37). Admirable la conclusion de ce dialogue de sourds : il se termine dans le silence, un silence où tout est dit. Il nous faut écouter les silences de Jésus… Il pourrait s’agir d’un silence vide ou d’un silence de contemplation. A nous de choisir !

Pour cela, il nous faut nous mêler à la foule qui a osé faire le chemin du Golgotha. Luc note : "la foule des gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, observant ce qui se passait, s’en retournaient en se frappant la poitrine" (Lc 23,48). Etonnant ce mot du "spectacle", il nous vient de la version latine "spectaculum", mais qui traduit le grec θεωρία. Dans la tradition chrétienne ce mot indiquera rapidement un regard en profondeur et la contemplation du mystère. Or de quel mystère s’agit-il ? Du mystère de l’homme Jésus reconnu au moment où il "rendit l’esprit". Mais aussi du mystère de notre humanité en tout ce qu’elle a de merveilleux, mais aussi dans sa faiblesse, dans les humiliations et les injustices subies et jusque dans l’extrémité de la mort. Là où on ne comprend plus et où il n’y a plus de réponse le Christ se donne à contempler comme celui qui partage en tout le drame de notre humanité.

Entrer dans la semaine sainte, c’est oser poser notre regard sur lui et avec lui, entrer dans le mystère de Dieu : "Celui qui m’a vu a vu le Père" (Jn 14,9). Mais c’est aussi comprendre qui nous sommes, puisque Jésus le demande avec force : "Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi" (Jn 17,24).

La semaine "sainte" qui s’ouvre devant nous nous invite à ne pas détourner le regard de celui qui nous apparaît comme "méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien" (Is 53,3). En lui, nous pouvons voir aussi toutes ces soeurs et ces frères méprisés, abandonnés des hommes, hommes de douleurs, familiers de la souffrance. C’est pour les rejoindre - pour nous rejoindre - que Jésus a fait face à sa passion. Nous ne pourrons saisir la beauté de Pâques qu’en suivant le Christ. Ce n’est qu’en contemplant son visage que nous pourrons saisir pour lui et pour nous la profondeur de ce que, sans le savoir, Pilate proclame pourtant : "Voici l’homme !"

Par l'Abbé Marc Passera
La Feuille Dominicale du 13 et 14 avril 2019.

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