Choisi pour être un pêcheur d'hommes

"Je m’en vais à la pêche" (Jn 21,3). Il y a quelque chose de lourd dans ces mots de Pierre, l’expression d’une déception. Jésus l’avait invité avec son frère André à la suivre et "aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent" (Mc 1,18). Période enthousiasmante auprès du Maître. Puis vint l’épreuve, Jésus avait été arrêté et pendant que son sort se décidait, Pierre l’avait renié.

Bien sûr, il avait entendu l’annonce de la résurrection, il était allé au sépulcre, il était avec les autres quand le Resuscité "vint et il était là au milieu d’eux" (Jn 20,19.26). Il a même partagé leur joie en "voyant le Seigneur" (v.20). Mais maintenant, il faut bien que la vie reprenne son cours… Et pourtant, Jésus ne lui avait-il pas dit qu’il l’appelait à devenir "pécheur d’homme" (Mc 1,17) ? Ce n’est que maintenant que Pierre va comprendre ce que cela signifie. C’est même pour cela que le chapitre 21 a été ajouté à l’Evangile de Jean.

Pierre et les autres ont donc repris leur travail d’antan. C’est un jour ouvrable, ils sont confrontés à cette "la mer" (Jn 21,1) qui représente si bien ce que l’on ne gère pas et qui peut faire peur. Mais ce dont parle l’Evangile, ce n’est pas d’un banal épisode de pêche, c’est de l’histoire de l’église naissante. Pierre appliquait la technique qui lui était familière; il est appelé maintenant à une réalité nouvelle. Pendant la nuit, la pêche fut catastrophique. Mais, au "lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage" (Jn 21,4). Lui ayant obéi, ils font l’expérience d’une fécondité inattendue. Alors, le disciple bien-aimé le reconnaît : "c’est le Seigneur !" (v.7).

Et Pierre comprend ; il passe de la déception à la foi. Le texte l’indique par un signe étrange : "il passa un vêtement" (v.7). Le verbe utilisé n’apparaît qu’une autre fois dans l’Evangile de Jean, quand au cours du dernier repas, Jésus "se noue un linge à la ceinture" (Jn 13,4). Pierre fait sienne maintenant cette attitude de Jésus. En prenant la place de celui qui "lave les pieds" (Jn 13,5), il devient vraiment "pêcheur d’hommes". Sa technique rôdée ne lui sert plus, sa fécondité lui vient de sa vie "en Christ" dont il se fait le serviteur en se mettant au service de tous. Et malgré ses lenteurs et ses infidélités, c’est à lui qu’il confie "ses brebis" (Jn 21,15-17). Telle est la fécondité de l’église : non pas le résultat de méthodes efficaces à la manière du monde, mais l’œuvre du Ressuscité. Sur la rive, c’est une seconde fois que le Christ appelle Pierre. Il nous appelle nous aussi aujourd’hui à "jeter les filets" (Jn 21,6). L’image est belle, elle renvoie à cette unité tant espérée que Dieu seul peut réaliser. Sans le savoir, Caïphe l’avait prophétisé : le Christ est venu "rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés" (Jn 11,52). Telle est la réalité de l’Eglise, sa mission, son témoignage.

Pierre restera Pierre avec ses enthousiasmes et ses incohérences ; avec ses limites aussi. Mais il ira jusqu’à donner sa vie comme le Christ. C’est là sa fécondité. La nôtre aussi… Parce que, si le Ressuscité vient nous rejoindre dans nos réalités les plus quotidiennes, c’est pour qu’en nous et par nous l’élan de sa résurrection rejoigne la multitude (Jn 21,6) non plus de poissons, mais de frères et sœurs vers lesquels il nous envoie. A chacun de nous comme à Pierre, il redit aujourd’hui : "suis-moi" (Jn 21,19).

Par l'Abbé Marc Passera
La Feuille dominicale du 04 et 05 mai 2019.

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