Aimer ses ennemis, comment ?

"Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient." (Lc 6,27-28)


Des ennemis, de ceux qui haïssent ou qui maudissent et calomnient, peut-être en connaissons-nous personnellement… En tout cas, nous savons combien de tensions existent dans notre monde, combien de conflits, combien de haine. Les paroles de Jésus ne sont-elles pas l’expression d’un certain idéalisme ?

Bien sûr, nous savons que rendre coup pour coup ne mène à rien, mais de là à aimer nos ennemis… Peut-être le verbe employé pour indiquer cet amour (Ἀγαπᾶτε) mérite-t-il d’être bien compris. C’est un verbe peu utilisé dans la littérature grecque que les chrétiens vont mettre en valeur. Il n’évoque pas un sentiment ou une amitié, ni une passion mais une manière de faire du bien. Jésus reprend l’invitation : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Lev 19,18). Et il s’inscrit dans la tradition d’Israël : "Si ton ennemi tombe, ne te réjouis pas ; s’il s’effondre, ne jubile pas" (Pr 24,17), "Quand tu rencontreras, égaré, le bœuf ou l’âne de ton ennemi, tu devras le lui ramener. Si tu vois l’âne de celui qui te déteste crouler sous la charge, tu ne le laisseras pas à l’abandon mais tu lui viendras en aide." (Ex 23, 4-5)

Mais Jésus prononce ces mêmes paroles dans un contexte nouveau, celui des béatitudes. Il ne s’agit pas seulement de choisir la meilleure façon d’éviter les problèmes, d’être en bonne relation avec tous et finalement tranquille. Il s’agit de vivre la réalité du Royaume qui rend heureux quoi qu’il arrive. Et le Royaume, c’est en lui qu’il se rend présent.

Ce que Jésus indique à ses disciples (à nous aujourd’hui) comme un style de vie, c’est ce qu’il vit lui-même "ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout" (Jn 13,1). C’est ainsi que nous sommes appelés à devenir "les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants" (Lc 6,35). Intéressante la variante de Luc, il ne dit pas comme Mathieu "il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons" (Mt 5,45), mais bien "sur les ingrats et les méchants". Et Jésus en donne l’explication : "Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux" (Lc 6,35). C’est ainsi que Le Seigneur s’est fait connaître à Moïse : "Le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité" (Ex 34,6).

On l’a compris, il ne s’agit pas seulement d’agir selon le bon sens, mais de vivre de la vie de Dieu. Et pour signifier qu’il nous faut la vivre dans le dépassement de notre spontanéité ou de ce qui est culturellement admis, Jésus utilise des images paradoxales, comme le célèbre : "À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue" (6,29). Cela ne signifie pas qu’il nous faut tout accepter. Jésus lui-même, giflé par l’un des gardes du grand-prêtre, réagit : "Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ? Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?" (Jn 18,23). Jésus injustement condamné, mais qui donne sa vie, même pour ses bourreaux ! On retrouvera le signe des clous dans les mains du ressuscité (Jn 20,20.25), comme pour nous faire comprendre que la blessure demeure, mais elle est transfigurée. Nos blessures aussi ne peuvent s’effacer, mais elles sont appelées à être illuminées par son amour et le nôtre !  


Par l'Abbé Marc Passera
La feuille dominicale du 23 et 24 février 2019

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